31 janvier 2012

On fait le bilan?

On fait le bilan !

 

 

Ceux qui s'y connaissent un peu en rap savent d'ores et déjà, grâce au titre, que je m’apprête à me livrer à cet exercice hautement périlleux qu'est le bilan d'une année en rap. Pourquoi périlleux ? Parce que l'exercice consiste à faire une liste des faits marquants qui se sont déroulés pendant une année dans un domaine spécifique (ici, le rap français). Et comme j'ai la flemme, et qu'il s'est passé beaucoup de choses, je vais pas tout mettre dans ma liste. Ce qui implique une sélection, hautement suggestive, dont on espère que les choix seront justifiés.

 

Ce ne sera pas le cas. J'ai pas que ça à foutre, que je n'ai de comptes à rendre à aucun directeur de rédac' malfaisant et opprimant, et surtout que cet article s'adresse essentiellement aux spécialistes (ceux qui ce demandent pourquoi je ne parlerai pas de l'album de Mister You peuvent donc sauter l'article et retourner écouter leur merde) du mouvement, dont je me vante (si peu) de faire partie. Je vais donc, pour une fois, essayer de structurer un peu la daube que je vais vous pondre devant vos yeux ébahis, histoire que ce soit moins indigeste.

 

La Renaissance ?

 

Permettez-moi tout d'abord d'en glisser une petite aux soi-disant puristes, qui pensent que le rap était mieux avant. Ceux qui poussent même le vice à faire des T-Shirts, à grand tirage, qu'ils vendent aux puces de Clignancourt avec ce slogan « le rap c'était mieux avant » imprimé en gros caractères devant. Vous n'êtes que des branleurs et des mollusques qui se complaisent dans leur médiocrité et qui préfèrent rester dans l'ignorance à grand coups de slogans tout faits plutôt que de chercher, chaque année, la perle rare dans le vaste paysage du hip hop français. Vous êtes déjà des vieux qui radotent alors que vous n'avez qu'à peine 20 ans pour certains. Oui, en proportion, il y a plus de merde aujourd'hui dans les bacs qu'il y a 15 ans. Mais il y a aussi, et c'est là qu'on reconnaît de vrais érudits, des albums d’anthologie qui sortent tous les ans ou presque.

 

Et le nombre de perles parues cette année est tellement élevé qui, s'il est vrai (et ce n'est pas le cas) que le rap est mort depuis 2000, cette année 2011 marque la renaissance du mouvement. C'est donc définitivement la fin des rabats-joie cités précédemment. Et cette renaissance s'est faite grâce à plusieurs choses.

 

Tout d'abord, l'album de La Fouine. Nan je blague. Tout d'abord, l'émergence du mouvement Rap Contenders, la première ligue de battle « A capella » en France. Si vous ne connaissez pas, tant pis pour vous. Cette ligue, dont les battles principaux comptent plus de 1,7 millions de vue sur Youtube, a permis de faire découvrir des artistes jusqu'ici inconnus du grand public, et pourtant très talentueux. C'est très intéressant de voir une organisation comme celle-là permettre à (presqueà n'importe qui de se « faire voir » sur Internet, qui est devenu le média numéro 1 (le seul véritable, finalement) en ce qui concerne le hip hop français. C'est un mouvement fédérateur autour duquel se réunissent différents artistes, ce qui à créé une émulation, un buzz, sur Internet. Et grâce à ce buzz, ces artistes peuvent être connus sans signer dans une grande maison de disque, ce qui était un des obstacles principaux à la diffusion massive de leur musique.

Cette ligue de battle remet donc au goût du jour un des cinq piliers du hip hop (avec le graff', le break', le texte et le beat) tel qu'il a été définis par ses précurseurs aux USA dans les années 80. On a donc bien une sorte de retour aux sources, à la base, qui n'est que bénéfique à un mouvement qui s'était égaré entre les grosses paires de seins de bimbos au fil de leurs clips tous plus ridicules les uns que les autres.

 

Et c'est ce mouvement de retour au rap primaire, brut, qui va dominer pendant cette année 2011. Ce retour se fait sentir aussi bien dans les voix que dans les univers sonores ou les thèmes abordés. On sort progressivement du misérabilisme du jeune de banlieue dealer par nécessité, qui subit des quolibets racistes, etc... Ces textes, bien que nécessaires car c’est le seul moyen pour une certaine frange de la population de s'exprimer, ont fini par faire tourner la musique en rond, l'enlisant dans un univers sombre, où chaque rappeur essayait d'être de plus en plus « hardcore », de plus en plus dans la noirceur. On voit, cette année, le retour à la joie, aux samples de musiques populaires des années 50/60, et on aperçoit aussi une diversification des thèmes, qui était nécessaire pour redonner un nouvel élan à la musique rap.

 

Un des exemples les plus caractéristiques de ce que je viens de dire, la chanson « 1990 » d'Orelsan, sorti en septembre. Retour au flow des années 90, des punchlines old school (qui a dit kitsch?), un style vestimentaire qui, décidément, a bien fait d'être oublié, et surtout un sample magique. Bien que le reste de l'album soit beaucoup plus édulcoré et vide de sens (en effet, le premier était rempli de polémiques, d'agressivité et de déprime, alors que dans « Le chant des Sirènes », seule « Suicide Social » est agressive), il y a un retour à l'univers 90's, qui constitue, quoiqu'on en dise, l'âge référence de notre hip hop.

Je vous vois revenir au galop, puristes de mes deux. J'ai dit âge référence, pas âge d'or. Là est la différence. Le rap n'était pas mieux avant, mais avant c'était quand même super cool. Le but n'est donc pas de jouer les faux romantiques nostalgiques en disant « Le Rap c'était mieux avant » : personne ne vous empêche de prendre un micro et d'essayer de faire comme avant, ou de s'en inspirer en y rajoutant votre « modern touch ». Oui, il y a un retour à la source, car le rap s'est perdu en chemin, mais il a surtout évolué. Le rap à l'ancienne tel qu'on nous le vend maintenant est très différent de ce qu'il était en 90. Il est plus technique, les fonds sonores et les flows sont mieux ajustés. Les jeunes de 2011 n'ont donc pas à rougir des performances des anciennes légendes, par ailleurs toutes mortes. De nouveaux groupes, de nouveaux artistes, sont très prometteurs et commencent à sortir la tête de l'eau, que ce soit à Paris (TSR, etc...) qu'en province (à Lille notamment), et ça ne peut être que bénéfique à un rap qui devenait au fil du temps ankylosé par le manque de professionnalisme de certains artistes.

 

On a donc un niveau qui s'est considérablement élevé, avec une concurrence amicale et productive, ce qui n'était pas le cas lors des précédentes années durant lesquelles les mauvais artistes, pour se refaire un buzz, se mettaient à critiquer à tout va. L'absence de clashs entre les « grands » est elle aussi une des causes qui font que le cru 2011 est aussi savoureux. Youssoupha aura lui tenu tout son public en haleine pendant un an, avec notamment l’issue de son procès qui l'oppose à Zemmour, et également avec un modèle de promo Internet, sur lequel il a mis à disposition un album téléchargeable gratuitement.

 

1995 : le phénomène

 

Le terme de promo modèle nous amène à nous intéresser à la révélation de l'année, le groupe 1995 (prononcez comme vous voulez, on s'en tape). Parce que oui, même si on fait abstraction de la musique, 1995 mériterait d'être dans les synonymes du mot « buzz » de la prochaine édition du Larousse. En un an, le groupe parisien serait passé du statut d'illustre inconnu à un passage à la télé sur plusieurs chaînes de la TNT.

 

A grands coups de vidéos de freestyles, de battle aux Rap Contenders, d'open mic, de mélodies qui rentrent dans la tête, ils se sont imposés dans la plupart des esprits des fans de hip hop. Plusieurs millions de vues sur Youtube là encore, une tournée en fin d'année très réussie, le groupe a tout pour s’envoler. Sauf une maison de disques. Mais ils n'en veulent pas, ils sont indépendants et fiers de l'être, pour le moment.

 

Mais le groupe ne se résume pas qu'à une promo, gérée, il est vrai, d'une main de maître. Il y a le « skill », aussi, jamais ils n'auraient fait autant de boucan, en étant signés sur un label indépendant, s'ils n'avaient pas été un minimum talentueux. Parrainés depuis peu par Zoxea, le vieux lion, et emmenés par leur Dj Lo' (qui est à mon avis le meilleur membre du groupe), les jeunes étonnent et détonnent par leur énergie. Leur manière de rapper, que beaucoup trouvent « old school » (au sens mélioratif du terme, puisque le rap était mieux avant ne l'oublions pas...), je la trouve au contraire très fraîche et novatrice. Avec leur album « La Source », qui a relativement bien fonctionné à l'antenne, les jeunes parisiens ont présenté leur univers, fait de substances alcooliques, de feutres noirs et de cannabis, à un public français qui attendait ce vent de fraîcheur depuis longtemps. A à peine 20 ans, ils se sont fait élire « Groupe de l'année 2011 » par les auditeurs de Skyrock alors qu'aucuns de leur titre n'est dans les playlists de la radio.

 

Cependant, le chemin est long pour ces jeunes vantards. SI leur prétention, leur « swagg » est devenu leur argument commercial, il ne faut pas qu'ils oublient qu'ils n'en sont qu'au début. Qu'ils n'ont produit qu'un seul album, qui n’est tourné que vers eux-mêmes et donc largement égotripé, alors que le rap était à la base une musique de partage, dans laquelle il y a (parfois, pas tout le temps sinon c'est casse-couille on a l'impression de regarder le JT) un message. Faut pas non plus qu'ils s'égarent trop sur cette ligne du « moi je », ça va vite nous saouler, et ce serait dommage.

 

La menace de la massification

 

N'en déplaisent aux défenseurs d'une culture populaire accessible à tous, le rap est devenu très rapidement une musique extrêmement élitiste, et il faut bien l'admettre, à l'écoute de certaines bouse qui nous bouchent les oreilles, que tout le monde ne peut pas faire du rap. Ce constat peut être appuyé à l'écoute de la seule (malheureusement) radio rap diffusée dans toute la France. Les Mister You, Colonel Reyel et autres Sexion d'Assaut ont également sorti leur album cette année, pour notre plus grand malheur à tous. Ce sont autant de preuves évidentes que la qualité de la musique baisse si cette dernière est trop diffusée. La faute à qui ? Aux artistes, qui pour pouvoir passer en radio ou à la télé, produisent des titres édulcorés de 3 min 40 sec, avec des paroles creuses, une symbolique absente et parfois même un sens du rythme et de la rime laissant à désirer. C'est un fait, le rap d'aujourd'hui perd de son impact au fur et à mesure qu'il est diffusé. Alors que certains artistes comme 1995, Youssoupha ou même Orelsan n'hésiteront pas à demeurer sur des labels indépendants, et parfois aborder des thèmes polémiques dans leurs chansons, certains préféreront baisser leur froc et se faire enfiler par les exigences commerciales des maisons de disques.

 

Le blâme est aussi à partager avec le public. Les maisons de disques et les rappeurs ne sont pas entièrement coupables du côté obscur (ou plutôt décidément trop bling-bling) de la musique rap en France. Si les maisons de disques produisent des artistes sans talents, aux voix « auto-tunées » et aux rimes plates, c'est parce que ça se vend. L'audience française est donc composée de gens stupides qui achètent de la merde, sans chercher plus loin, alors qu'elle a à sa disposition un fabuleux outil pour s'ouvrir un accès plus profond à la culture (Internet). Mais, c'est vrai qu'entre 2 disputes sur Facebook avec ses amis, entre deux discussions enflammées sur Skype, entre 2 textos d'amour, on a plus beaucoup le temps d'aller se cultiver sur Internet.

 

Les médias constituent aussi une belle association de malfaiteurs, surtout en ce qui concerne le hip hop (et la banlieue en général, puisqu'initialement le rap sort de là). Cette année aura été celle de la mascarade Skyrock/Bellanger, durant laquelle on aura vu se ridiculiser toute une part de la scène hip hop (ceux qui passent sur Skyrock, bizarrement) qui défendront la « liberté d'expression » alors que cette campagne n'était qu'une vaste mascarade qui visait à maintenir à la tête de la seule radio rap nationale un individu nauséabond, aux mœurs sexuelles qui n'ont rien à envié à celles de notre cher DSK. La campagne de mobilisation la plus mensongère jamais menée sans aucun doute par une radio. Et dans laquelle les représentants les plus connus du hip hop ont marché les yeux fermés. Vous n'êtes finalement que des catins, messieurs Soprano, Mokobé, Sexion d'Assaut, etc... des putes prêtes à sucer pour des euros et du temps de radio. Bravo.

 

Paradoxalement, si cette année est un très bon cru pour le hip hop, celui-ci n'aura que très rarement paru aussi ridicule (Bellanger, Mister You, etc...) et controversé. A tel point qu'on a l'impression que le mouvement est condamné à marcher sur la ligne blanche qui sépare le génie du grotesque, et ce jusqu'à la fin de ses jours.

Posté par Remi N à 20:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , ,


Commentaires sur On fait le bilan?

Nouveau commentaire