23 février 2012

Pas de geste!

Oh ! Regardez ! Une critique musicale ! Qu'elle est jolie ! Je sais pas qui c’est qui fait ça, mais c'est un putain de génie !

 

Et ouais, je suis de retour. Et je vais vous pondre une petite critique d'album de derrière les fagots, ça va swinguer dans les HLM. Pourquoi ? Parce que je chie sur les Inrocks bien pensants, sur le Grand Journal (faudra dire à Denisot qu'il suffit pas d’embaucher une nègre pour connaître le hip hop), sur Téléram (un peu moins quand même, ils sont gentils eux), et surtout parce que la presse Hip Hop papier est morte, et que donc j'ai le droit d'écrire n'importe quoi sur Internet. Merci d'ailleurs à Rap Mag et aux autres d'avoir eu la bonne idée de disparaître pour me laisser une petite place. Comme tout le monde écrit n'importe quoi, que tous ceux qui gèrent les blogs hip hop connaissent les artistes (toujours cette histoire de Noyau Dur, hein François?) et donc s'amusent à se renifler le cul et se faire des caresses, j'ai pensé qu'un bon article plein de bonne foi et d'impartialité ne pouvait pas faire de mal.

 

Et la victime est l'album de Youssoupha, Noir Désir (Noir D**** sur la pochette, juste pour emmerder le CSA), sorti le 23 janvier de cette année. Sur le rappeur, pas grand chose à dire, les spécialistes savent que c'est une plume qui sévit depuis 10 ans, qu'il est très bon, le procès avec Zemmour blablalbalblalalalbla, … et puis on s'en tape de sa biographie. Non, moi ce qui m'intéresse, c'est le fait qu'il soit trimbalé d'un plateau télé à un autre, que les présentateurs s'exclament « Oh, regardez, un jeune nègre qui fait des rimes et qui a un Bac L, et qui est cultivé, ooooooh ! » comme si c'était la première fois qu'ils en voyaient un. Alors du coup ils sont tout contents de leur jouet, le secouent un peu dans tous les ses en lui posant des questions à la con, puis ils vont très vite le lâcher (comme les gosses avec leur nouvelle surprise trouvée dans une boîte de céréales: quand on le secoue trop ça finit soit par lasser, soit par casser). Du coup, chaque rappeur subit le même traitement depuis 20 ans, avec quelques privilégiés qui reviennent régulièrement (IAM, NTM, Booba), et d'autres qu'on ne voit moins souvent, voire qu'une seule fois, et à chaque fois on s'étonne que des banlieusards analphabètes arrivent à construire des textes, à rimer, à faire passer un message, à faire des métaphores et des allitérations. Vous comprenez donc que ce n'est pas dans ces médias fondamentalement incultes, ignares, voire même à relents racistes qu'on va pouvoir trouver une critique musicale correcte. Quand on a été formé à la pensée commune, à l'imaginaire collectif et au cliché, chaque rappeur s'il est noir, qu'il vient de banlieue ou s'il est simplement jeune, qui sort un album avec des chansons à texte ou s'il est en procès, ça devient un événement capital. Je vais donc tenter de tailler un costard à cet album tant attendu, encensé par les critiques (qui sont pour la plupart des incompétents, au passage).

 

L'album était donc extrêmement attendu parmi les amoureux du hip hop et quelques autres. Pourquoi ? Parce que le procès avec Zemmour. Parce que la promo est exemplaire, et le buzz, monstrueux. Parce que la mixtape gratuite sur Internet (je sais pas si elle l'ets toujours, R.I.P. Megaupload) était une petite bombe. Et surtout parce que Youss a du talent, c'est indéniable. On va pas la refaire à chaque fois, mais « A force de le dire » est décidément un classique. La suite était donc attendue de pied ferme. Et elle est arrivée, un soir de Janvier, par -15°C. Une température qui ne vous donne pas envie de sortir pour acheter l'album (ça tombe bien, je l'ai pas acheté). Je vais donc décortiquer cette œuvre, piste par piste, pour voir si elle vaut bien tout le ramdam qu'elle provoque.

 

L'amour : première chanson de l'album, celle qui doit ouvrir le bal. Je remercie d'ailleurs Youss de nous avoir épargné le titre « Intro », qui va finir par exister en 100 exemplaires dans mon téléphone, tant ce titre peu original avait été déjà utilisé 20 000 fois par les rappeurs avant lui. Un titre original pour une chanson originale, avec une sorte de refrain un peu chanté, une instru plutôt mélancolique, mais où on sent la détermination du type. L'instru est un parfait support au texte du rappeur, qui est d'ailleurs sans bavures. Très professionnel, le Youss' a d'ailleurs signé une de ces meilleures punchlines selon moi, à 1min20, qui met un bon tacle dans les couilles à ces littéraires bornés qui ne jurent que par la poésie du 19ème. Très bonne entame, donc.

 

Viens : déjà instru indubitablement hip hop, elle emmène parfaitement le texte là où l'artiste le voudrait. Seul bémol, certains n'apprécieront pas la voix qui pousse un « Oooh » en fond sonore toutes les 4 secondes. Moi ça ne me dérange pas. Thème original, le rappeur incite à le suivre dans ses délires et ses revendications, ce que je fais plutôt volontiers. Du bon encore, donc.

 

J'ai changé : comme l'indique le titre, il va parler de lui, et plus précisément de ce qu'il est devenu depuis la dernière fois qu'on l'a vu. C'est vrai, il a changé. Instru inspirée de musique africaine, pourquoi pas, c'est plutôt bien fait. Le thème a le mérite d'être clair, refrain qui va finir par être chanté dans notre sommeil à force de le retrouver partout (il est aussi dans d'autres chansons du Youss). Donc oui, il a changé depuis A force de le dire ; et au risque d'en offusquer plus d'un, je préfère le Youssoupha d'avant, plus agressif, un peu moins mélancolique mais plus sombre, plutôt que ce nouveau père de famille que « Rappe comme un adulte » selon ses propres termes. Il a tout de même au moins le mérite d'admettre que maintenant, s'agit de faire rentrer les billets (sans retourner sa veste, bien sûr). Phrases un peu faciles « Jsuis pas de ces Mcs basiques qui pourraient crever pour un Planète Rap ». Mouais. En même temps, t'y étais, à Planète Rap, le 23 janvier. Et puis c'est facile de dire ça quand ça fait 10 ans qu'on est dans le buisness et qu'on a un procès en cours avec Zemmour, ce qui aide à se faire connaître et à s'assurer une promo fructueuse, tout de même. Mention spéciale tout de même à cette phrase : « Je n'ai pas peur, les autres rappeurs font du sous-Booba », juste pour le geste.

 

Menace de mort : un des titres que tout le monde attendait. C'eut été faire de la publicité mensongère que de vendre un album qui ne contenait pas une réponse à notre chroniqueur rétrograde préféré. Amené par un clip assez agréable (même si on ne sait pas qui, de lui ou d'Orelsan, a piqué le concept à l'autre, mais on s'en fout au fond), le morceau répond à nos attentes. Agressif à souhaits (j'aurais préféré que tous l'album reste dans cette perspective d'agression de la société, mais bon ça aurait peut-être été répétitif), un sample de violon qui nous vrille les oreilles, ce qui est parfait pour l’ambiance, et une apparition d'un des membres de La Rumeur à la fin du morceau. « Pas de menaces de mort le rap ne sort pas de douilles mais c’est le seul son hardcore depuis qu'le rock n'a plus de couilles » est particulièrement délicieuse, ainsi que « On a les critiques imparables, d'une France qui oublie que les paroles de son hymne sont plus violentes que celles du Gangsta Rap ». Ça a la mérite d'être clair : pas mal de gens en prennent pour leur grade (slameurs, journalistes, le système judiciaire, etc...). Un excellent morceau.

 

Histoires vraies : bon, c'est un featuring avec Corneille. J'aurais bien aimé m'attarder sur le morceau, mais mon temps est compté et il y a des bons morceaux qui m'attendent peut-être dans la suite de l'album. Une chanson sans fond, il faut bien ça pour passer à la radio.

 

Irréversible : son oppressant, très sombre, l'humeur n'est donc pas à la fête. Succession de punchlines, mais, contrairement à Booba, celles-ci dénoncent et ne sont pas là juste pour la rime. « Accusé pour un speech, dans un pays où les plus honorables soutiennent la morale de Roman Polanski « , référence à Retour aux pyramides des Xmen (si tu connais pas, tu connais rien en rap, sérieusement), ou encore « Boulevard Auriol les familles crament mais bon l'état n'y a vu que du feu ». Là encore, du Youssoupha comme je l'aime ; incisif, dans le rythme, avec en plus un bon son derrière.

 

Les disques de mon père : une chanson d'amour, mais à son fils. Pourquoi pas. Je crois que vous aurez compris que c'est pas ma tasse de thé. Mais bon, là c'est plutôt fait de matière originale. Par contre, ce qui me dérange c'est le chanteur du bled qui répète tout le temps la même phrase. Le concept ne me dérange pas, mais mes oreilles occidentales sont impénétrables à ce mélange franco/africain un peu trop aigu à mon goût. Pas le meilleur titre donc. Mais il va sûrement passer en radio, édulcoré comme il est.

 

L'enfer c'est les autres : sorte d'introspection, mêlée à une sorte de règlement de comptes avec les différents enculés qu'il a rencontré au cours de son existence. Puis appel à l'union pendant le refrain. Mouais, c'est quand même super bateau, rien de révolutionnaire, c’est que du déjà-vu, du réchauffé, et c'est pas forcément la meilleure chanson dans ce thème... Pas indispensable à l'album, et même plutôt merdique. Faut arrêter de faire ce genre de sorties totalement inutiles, ce morceau est plat, y a absolument rien à l'intérieur. En plus, encore une instru avec un cri toutes les 3 secondes en fond sonore, ça va finir par nous ennuyer...

 

Bouche à oreille : morceau que je considère important, qui aborde globalement le thème de la jalousie, thème important s'il en est dans le hip hop francophone. Que ce soit les potes du quartier, les autres rappeurs, les proches, etc... on a l'impression que dès que tu montes grâce au rap, tout le monde se met à te dénigrer d'une façon ou d'une autre, au lieu d'essayer de faire mieux => ça produit des rivalités et des conflits de merde et ça paralyse le rap game, qui serait tellement haut s'il n'était pas stoppé par ces rancœurs personnelles et était plutôt orienté vers l'esprit de compétition, plus productif (cf : Boulogne tristesse, à peu près le même thème). Après, refrain merdique, sérieux, faut vraiment arrêter de vouloir écrire juste pour la rime « humains » et « demain », qui n'a absolument aucune profondeur, c’est vraiment plat. Autre point négatif, un « Ils nous plébiscitent » qui surgit à chaque rime. On va avoir le crâne rempli de ce genre de merdes pendant tout l'album ou tu vas t'arrêter un jour ? Point ultra-positif, apparition de Taipan plutôt réussie à la fin du morceau.

 

Gestlude : morceau complètement egotrip, remplit de petites punchlines. La force est dans le geste, et le geste est plutôt bien fait. Assez agréable, une petite instru qui claque correctement. Belle osmose avec son pote de Bomayé Musik, Sam's. Un titre bien agréable, c'est pas du rap conscient mais c'est quand même agréable. Un jour ou l'autre, faut quand même montrer qu'on est le king et sortir son swagg, ce morceau est là pour ça.

 

Noir désir : ce devrait être « le » morceau de l'album, vu qu'il a le même nom. Instru synthétique, puis jouée avec des instruments style musique africaine. L'instru est bonne, donc. Youssoupha assume ici sa négritude, la revendique. Et ça, « c'est bieng » comme dirait Zinédine. Le morceau est de bonne qualité, c’est bien foutu, on ne peut que l'apprécier.

 

Tout l'amour du monde : bon, ce morceau, on l'attendait sans l'attendre. Un album de rap français actuel sans parler des bitches, ça aurait fait tâche. Donc un morceau de plus sur ces salopes que sont visiblement les femmes (le pire c’est qu'à force de l'écouter on va finir par le croire), qui ne s'intéressent qu'à ton succès (et à tes sous, bien sûr), plutôt bien fait au niveau de l'instru, avec un refrain qui me fait beaucoup rire (mais qui fera peut-être moins rire celles qui se sentent concernées, allez savoir pourquoi). Bon, concrètement, j'en ai ras-le-cul de ces morceaux toujours sur le même thème. Le fait qu'il y en a déjà 50 000 devrait inciter les rappeurs à pondre le texte parfait, et là ce n'est pas le cas. Allez écouter 50 pourcents d'Orelsan, vous comprendrez ce que je veux dire. Ce morceau de Youssoupha est beaucoup trop édulcoré, en quelque sorte, ça sonne faux. Peu de punchlines alors que le sujet s'y prête pourtant particulièrement bien (des punch' sur les femmes, rien de plus facile).

 

Dreamin' : encore un tube pour radio. On les reconnaît parfaitement, parce que y a des meufs qui chantent le refrain et que l'instru est rock (en plus, celle-ci chante en anglais, c'en est encore plus vrai). De plus, pas de fonds encore, juste de la « poésie » gentillette, pas de messages précis, plutôt plein de phrases qui sont soudées entre elles avec aucune cohérence. Et le refrain est vraiment merdique au niveau, heureusement qu'il est en anglais et que les ¾ des banlieusardes de 13 ans (le public à qui est visiblement destiné ce morceau) n'y comprennent donc rien. Allez, courage, peut-être que sur scène ça passe.

 

Gestlude 2 : instru originale, qui claque bien, encore de l'egotrip. Moins bien fait que la partie 1, je trouve. Punchlines avec légèrement moins d'impact, refrain chanté sans autotune (Dieu sait que c'est important), mais bon, un peu plat. Pas assez rugueux, ce morceau, mais bon, faut bien présenter les membres du label, même les moins talentueux.

 

La vie est belle : instru à la fois sombre, mélancolique, avec du piano, mais agressive également avec (encore...) une sorte de voix qui crie régulièrement, et pour une fois c’est disons pas trop mal fait. Texte sombre également, punchlines au service du constat dressé, extrêmement sombre d'ailleurs (mention spéciale à la punchline sur les prêtres catholiques et les petits enfants). Morceau qui aurait pu être très bon. S'il n'y avait pas ce putain de refrain dubstep qui n'a pour seul effet que de détruire les tympans. Il y a 3 ans, tu disais : « Suce la tendance jusqu'à la mort, t'es dans de beaux draps, moi j'm'en fous d'la mode par définition elle se démodera ». Et là tu nous cases de la dubstep. Alors ouais je suis tatillon, mais je t'emmerde, t'aurais pu te casser le cul à nous chanter un refrain avec des paroles au lieu de distendre à l'infini des sons de guitare pour faire plaisir à celui qui faist tes instrus. Et puis le couplet de Kery, à la fin, est assez catastrophique, lui qui était censé être un des apôtres du rap de maintenant (même si le message est nécessaire mais t'aurais pu faire ça en rythme, c’est de la musique merde, pas une tribune de journal)

 

Espérance de vie : jolie instru, bien mélancolique encore une fois. Un des premiers morceaux connus de l'album. Morceau qui démarre bien. Texte soutenu, pas de refrain, tout est mis au service des paroles. Celles-ci pêchent par des rimes parfois trop faciles ou déjà trop exploitées (or pur / ordures, ou larme / arme, surf/terrain vague, ce genre de rimes). Globalement, cela reste un très bon texte. Avec une bonne instru. Donc bon morceau. J'ai particulièrement aimé le passage sur l'identité nationale et Vercingétorix, une ligne que je trouve lourde de sens et assez ancrée dans le débat actuel. Bon point, comme la phrase sur la religion à 3:27.

 

4h37 : j'ai jamais écouté ce morceau plus loin que la minute 1. J'veux bien que tu passes des dédicaces à tout le monde, mais certains le font en rimes (Sinik en 2006, Seth Gueko en 2009, etc...), t'aurais pu te forcer. Du coup c'est de la merde en boîte.

 

 

Donc avis assez mitigé. Ouais, tous les fans et les autres qui n'y connaissent rien vont gueuler « Quoi ? Vas-y t'es un rageux, un jaloux, laisse tomber ». Ceux-là je ne leur réponds pas, qu'ils continuent à écouter Sexion d'Assaut (ce qui explique pourquoi ils trouvent l’album de Youssoupha exceptionnel, d'ailleurs).

 

Je m'adresse donc aux autres, ceux qui réfléchissent. Oui, il a de bons morceaux, voire de très bons morceaux. Mais là encore, on voit que le rappeur s'est largement adouci depuis son précédent album, ou même depuis la mixtape sortie pour nous faire patienter 6 mois avant l'album. Cette mixtape, je la trouvais meilleure (et pour ceux qui ont des doutes, écoutez Rap Franc-CFA et Revolver). Trop de morceaux sans fond, avec trop de voix insupportables qui jaillissent beaucoup trop fréquemment, il est de plus retombé dans le piège des voix de femmes pour les refrains (pire, des femmes qui chantent en anglais...). Si j'étais vraiment de mauvaise foi, je dirais qu'il ne s'est vraiment pas foulé pour certains morceaux, ce qui est d'ailleurs le cas, mais comme je l'aime bien, je vais juste dire qu'il a (trop) essayé d'élargir son public et ses thèmes, et que du coup il a un peu perdu la rage de l'année dernière qui lui allait pourtant si bien. En clair, si cet album s'impose comme un classique, c'est surtout parce que pour l'instant y a rien de très lourd qui est sorti cette année... Mais fais gaffe à la concurrence, Youss', à te reposer sur tes lauriers tu vas te les faire voler.

 

-Si j'utilise souvent Youss', c'est parce que c'est lui-même qui s'appelle comme ça. « Appelle moi Youss', on se connait », qu'il dit.

-Tu ne sais pas ce que c'est qu'une punchline ? Une instru ? Euh...

Posté par Remi N à 00:05 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Pas de geste!

    Intéressant... Faudra que je fasse un billet un de ces quatre sur les mecs qui disent systématiquement que "Pfeuh, il était bon quand il a commencé mais son dernier album c'était pas ça".

    Posté par Piet, 27 février 2012 à 21:29 | | Répondre
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